De jour en jour

Ainsi vivait-on à Veysonnaz vers la fin du siècle dernier. Les gens achetaient peu de choses : du café, du sel et, de temps en temps, un pain bis. On vivait de ses produits : comme chaque famille avait du bétail, on tuait une vache ou un boeuf ; ainsi on avait suffisamment de viande pour toute l'année... ou presque. Durant l'hiver et au début du printemps, les propriétaires de vaches apportaient le lait à la laiterie. Selon la quantité de lait, on avait droit à un certain nombre de kilos de fromage, de beurre et de sérac. Le même processus se reproduisait lorsque les vaches étaient à l'alpage. Les produits laitiers ne manquaient généralement pas et les propriétaires de gros troupeaux étaient fiers de montrer à leurs parents ou à leurs proches l'impressionnante rangée de fromages soigneusement alignés et bien entretenus à la cave.

Beaucoup de familles avaient des vignes et on encavait un peu de vin. Il est évident qu'on ne vendait pas la vendange ; toute la récolte était montée au village et était consommée. A la fin du printemps, lorsque les tonneaux étaient presque vides on "faisait la piquette". L'opération consiste à rajouter de l'eau et un peu de sucre au vin restant dans le tonneau. La "piquette" était la boisson traditionnelle du paysan pendant les pénibles travaux de la campagne.

En été, tous les hommes en bonne santé travaillaient la campagne; en hiver ils "gouvernaient" le bétail et coupaient du bois. On profitait aussi de prendre quelque repos, après les durs travaux de la "bonne saison". De temps en temps, il y avait, en hiver, une "coupe de bois" qui donnait du travail aux hommes et qui assurait la réserve de bois de chauffage. Faire une coupe de bois c'est abattre des arbres dans la forêt mais pas n'importe lesquels. Le garde-forestier, armé de la hachette dont le talon-marteau porte en relief les lettres VZ, marque de la commune, pratique une entaille en forme d'écusson sur la tige du sapin et frappe l'empreinte du marteau, tandis que le marqueur écrit à la craie le numéro du lot. Il comprendra un, deux, trois, quatre arbres ou plus, suivant leur grosseur. Reportés sur des billets indiquant le nombre de sapins ou de mélèzes les numéros sont tirés au sort.

En contrepartie, celui qui a décidé de tirer un lot devra faire une corvée, à savoir une journée de "manoeuvre". Le forestier en assure l'organisation et la direction. Il fait procéder à l'amélioration des chemins forestiers, à la construction de nouveaux tronçons et au reboisement des terrains communaux.

La terre, le travail et les jours

En 1812, un certain Dr. Schiner parcourait le Valais ; il faisait halte dans chaque village et notait ses impressions, voici ce qu'il retient de son passage à Veysonnaz.

«On observe d'abord sur une belle hauteur, et immédiatement au-dessous d'une jolie petite forêt de mélèzes, et au-dessus de belles prairies un grand village nommé Veisonna, assez peuplé, où les habitants sont de braves gens, menant une vie dure et laborieuse, mais dont les hommes qui viennent tous les samedis au marché de Sion pour y vendre des bois de bâtisse et autres, sont très adonnés au vin, et même à l'ivrognerie, au point même qu'ils retournent ordinairement chez eux assez pris de vin, tandis que leurs épouses sont fort braves, vertueuses et modestes.

Les gens de Veisonna sont au reste assez honnêtes et affables, et d'un caractère doux et paisible ; leur habillement est d'un drap grossier du pays, tirant sur le noir, mais leur langage, comme celui de tous les montagnards de cette rive du Rhône, est un jargon français très difficile à comprendre, et très dur à prononcer».

Ce tableau peu complaisant montre une société solidement repliée sur elle-même, vivant presque en autarcie. Ce n'est que depuis 1870 environ, que les Veysonnards commencent à descendre régulièrement à Sion et font commerce de leurs modestes produits ; au retour, leurs mulets sont chargés de denrées de base, un peu de sucre, de sel et de café.

Au printemps, les gens de Veysonnaz descendaient à Vétroz ou à Ardon travailler les vignes de gros propriétaires. Ils gagnaient deux francs par jour, rien de plus ; il fallait piocher du matin au soir, sans charrue, sans instruments appropriés.

Vers 1850, on ne connaissait pas encore le tissu industriel ; on utilisait plutôt le chanvre que l'on cultivait comme le blé ; quand il était mûr, on le coupait et le mettait en gerbes.

Celles-ci étaient séchées puis trempées dans un étang pendant quelques jours. Lorsque le chanvre avait été à nouveau séché, on le cassait à l'aide de la "brèka", ensuite on le filait. Les fibres les plus fines étaient employées comme fil à coudre ; elles étaient aussi destinées à la confection des chemises, des draps et des langes pour les bébés. Les plus grossières étaient utilisées pour faire des paillasses, certaines parties des costumes des femmes et des draps de foin. La laine de mouton était employée pour fabriquer des couvertures et des complets pour les hommes. Tous ces travaux prenaient un certain temps. Cependant, l'organisation de ces activités était très bien réglée. Souvent, deux ou plusieurs familles se réunissaient pour le travail des vignes et pour les autres travaux de la campagne. On se groupait en général en fonction des liens de parenté.

Descendre à Sion

Descendre à Sion, c'était une entreprise, une occasion de contact avec l'extérieur et le lieu où se faisaient les principaux échanges. Les premiers signes de cassure du système autarcique apparaissent donc avec cette pénétration au village des produits venant de l'extérieur. Pour descendre à Sion il fallait compter une heure et demi, et plus de deux heures pour remonter, à pied évidemment. Aujourd'hui, en voiture, on s'y rend en vingt minutes. A cette époque, le seul moyen de transport était le mulet, un compagnon de route qui sécurisait les gens lorsqu'ils traversaient, de nuit, des endroits inhabités et lugubres.

Des foires régulières avaient lieu à Sion. Souvent il fallait se lever très tôt pour arriver à l'ouverture de la foire. Vers 1890, une personne de Veysonnaz vendit à la foire un veau pour la somme de quarante francs. En rentrant chez lui, il disait à sa femme et à ses enfants : «On passera un bel été, on n'a jamais eu autant d'argent». Les besoins étaient modestes.

L'agriculture et l'élevage

De 1900 à 1945, cette société agricole n'a pratiquement pas évolué. Les habitants de Veysonnaz vivent de leurs produits. Ils se nourrissent essentiellement de petits pois, de pommes de terre et de fèves qui jouent un rôle important dans l'alimentation locale. On faisait sécher les fèves dans les champs sur des étalages en bois. Cet instrument agricole était la propriété de plusieurs personnes.

L'arboriculture jouait un rôle peu important à ce moment-là : des arbres sauvages tels que cerisiers, pruniers et pommiers. Cependant, en 1931, on avait planté environ cent-cinquante pommiers. Cette expérience avait été subventionnée par le Département de l'agriculture qui avait lancé une action. On avait dit qu'il fallait attendre dix ans pour que ces pommiers "rapportent". On s'est vite rendu compte que l'expérience n'était pas concluante.

Les bisses et les arrosages

Dans la vie rurale de Veysonnaz, les bisses jouaient un rôle capital. C'est grâce à ces bisses qu'on pouvait arroser les prés et les champs. Un bisse est un canal creusé dans la terre qui amène l'eau depuis une rivière ou un torrent à fort débit jusqu'à l'endroit où divers petits torrents endiguent cette eau d'arrosage.

La construction des premiers bisses remonte au Moyen-Age. C'était une entreprise périlleuse. Souvent, on devait vaincre des parois de rochers car le bisse doit suivre une pente à très faible inclinaison. Il fallait maîtriser la nature à tout prix. Quand un rocher ou un pan de montagne faisait obstacle, on creusait le roc ou l'on construisait des canaux en bois fixés au roc à l'aide de poutres qu'on plantait dans la pierre.

De telles réalisations ont exigé de nombreuses années de travail. Ces bisses ont plusieurs kilomètres de long, ils forcent notre admiration quand on sait les moyens rudimentaires utilisés à l'époque de leur construction. Cinq bisses superposés qui prennent leur source soit au fond du val de Cleuson, dans la Printze ou dans le grand Torrent fournissaient l'eau nécessaire pour lutter contre la sécheresse qui est très forte dans cette région.

Le bisse de Chervey ou bisse du Sommet arrosait le haut des mayens ; celui de Verrey, le milieu et le bas des mayens ; celui d'Ernet, les prés de Verrey et des hauts de Clèbes ainsi que le fond des mayens ; celui de Vex, les prés situés en-dessus des villages de Veysonnaz et de Clèbes ; celui de Salins, les prés et les champs qui se trouvaient au fond du territoire de la commune de Veysonnaz.

L'eau des bisses venait entièrement de l'extérieur de la commune. Il a donc fallu négocier ces droits d'eau avec les communes environnantes.

Des conflits ont éclaté autour de la répartition de l'eau et de l'achat des sources.

Chaque bisse avait un "garde" qui veillait à son bon fonctionnement. Au bord de certains bisses on avait construit une cabane où il demeurait pendant que le bisse était "chargé". Devant cette cabane, dans le bisse, on avait installé une roue à eau sur laquelle venait frapper un marteau en bois. Lorsque le gardien n'entendait plus le bruit du marteau, il savait que le bisse avait débordé ou "sauté", ou qu'un phénomène anormal se produisait. Il se hâtait donc sur les lieux du drame.

Chaque famille avait droit à un certain nombre d'heures d'eau de tel ou tel bisse. On appelait ces rotations des "tours d'eau". C'est un système de répartition fort complexe. Cependant, chaque famille savait exactement quel jour, à quel endroit et à quelle heure elle avait ses tours d'eau. Ce mode d'organisation sociale était très important et fondamental pour diverses raisons : il renforçait les rapports entre les familles et, bien souvent, il était une source de conflits parce que : «Joseph a pris l'eau à minuit moins cinq alors qu'il devait la prendre à minuit, il a ainsi empêché François de terminer l'arrosage de son mayen de Magrappé».